PATRICE AHMED ABDALLAH ÉCRIVAIN ET ÉDITEUR.

20170331_203020Patrice A. Abdallah, est auteur dramatique et a publié plusieurs pièces de théâtre dont Le notable répudié, sa première pièce de théâtre chez Komédit en 2002, Les frasques d’un notable aux éditions de la Lune, Au pays des palabres chez Les Belles Pages, en 2006 et réédité en 2018 aux éditions Kalamu des îles, ensuite Petites histoires insulaires, 2010, Ed. Kalamu, Et la lumière s’éteint sur Kodoni, 2014, Ed. Kalamu. Il est également le directeur des Editions Kalamu des îles.

Un extrait du livre Sur la route de la Corniche de Patrice A. ABDALLAH

400cover_cornicheC’était chose courante que les boucs errants, ces hommes assoiffés de sexe, engrossassent des jeunes filles innocentes au cours d’une de ces virées nocturnes ou se disputaient aux jeunes adonis les effluves d’une nymphe éplorée, et plus courante encore en période d’abondances nuptiales et de festins andanesques*, quand la horde des je-viens, qui fuyait les corvées métropolitaines, atterrissaient sur Ngazidja. Trois, six voire dix grossesses juvéniles en une nuit de fête ne troublaient le sommeil de personne, et moins encore la grossesse naissante comme celle de Hawa, à peine contractée, dans un recoin d’une ruelle malfamée, sous l’œil résigné de Zena-Mpambé. La servante qui était, donc, habituée aux frasques charnelles de sa protégée, ne s’en tracassa pas la tête, et comme pour la rassurer, elle lui fit boire une potion de sa fabrication, qui avait selon elle des vertus contraceptives, et ensemble, elles s’en allèrent s’adonner aux jouissances du twarab de son cousin qui réalisait son grand-mariage.Maliza Mlamali, la mère de Hawa et l’épouse andanesque de Mlamali Mapessa, avait été victime d’une thrombose pulmonaire.
C’était une redoutable négociatrice matrimoniale, issue de l’aristocratie locale, enjôleuse, forte personnalité au franc parlé, crainte de ses semblables, aussi de ses amants, gérante du trésor nuptial des femmes notables de Kodoni, elle avait bâti sa fortune sur les nombreuses noces auxquelles elle avait participé en qualité de trésorière de l’association mabanatil kodoniya*. Sa fortune personnelle s’élevait à des nombreux troupeaux de vaches, trois magasins, respectivement, d’alimentation générale, de pacotille et d’articles artisanaux. Mais voilà que la sirène des arènes jubilatoires, jadis resplendissante dans son saré na asubahiya*, celle qui égayait par sa voix rutilante de verve andanesque, une assistance vouée à son charme, n’était qu’une silhouette humaine, trahie par la maladie. Son aura de diva nuptiale éteinte, son enthousiasme légendaire évanoui, elle toussait, crachait de la bile, ses traits de reine nuptiale n’étaient plus qu’un visage décharné pareil à celui d’un gréviste de la faim, à son vingtième jours d’abstinence. Quand elle ne vomissait pas, elle confiait aux latrines les maigres commissions bannies par son estomac. Mais elle avait gardé toujours son franc parlé, même dans son lit d’expirant, ses semblables lui témoignèrent de la crainte.Elle venait de déféquer du sang quand Zena-Mpambé et Hawa revinrent du twarab. La servante ne lui toucha mot de la courte fugue de sa protégée. Cela pouvait aggraver la situation, en revanche, elle lui décrivit des scènes minutieusement observées, l’étonnante prestation de son hirimu*, clan des wana badurwa*, l’arrivée des bwana* et bibi harusi*, insista sur la beauté subliminale de la mariée dont l’apparition établit un nouveau record de youyous et de zigelegele*, détenu jusqu’à ce soir-là, par Maliza Mlamali. On lui pressentit l’obtention de la dot jamais accordée à une nymphe à Kodoni. « Qu’elle fut belle et rayonnante, comme on le dit, et si elle était chaste et sincère, elle pouvait prétendre aux richesses de mon neveu », lança Maliza. Mais qu’on eût pensé que sa famille allait offrir à une nymphe de seconde zone une dot faramineuse lui paraissait prétentieuse et surréaliste, eût-elle été la sosie de Maliza Mlamali. – On dit de votre neveu qu’il en est éperdument amoureux, et qu’il compte lui verser deux lingots d’or, une audace jamais réalisée à Kodoni. – Cette fille n’a pas été choisie ni acceptée par notre famille, par conséquent, elle ne peut pas obtenir notre entière bénédiction. Et aucune nymphe, exceptée ma chère Hawa, ne vaut deux milles pawunis*. En plus d’être la plus belle des créatures, faut-il qu’elle n’ait jamais couché avec un homme avant son mariage.De renommée régionale, nul ne s’était montré virtuose que Maliza Mlamali dans le commerce andanesque, et elle avait compris que si la rumeur lançait de telles supputations pécuniaires, c’était pour réveiller l’orgueil des Mlamali, froissé par l’attitude irrévérencieuse de leur neveu qui, au lieu d’accepter la femme que Maliza lui avait proposée, avait décidé d’écouter son cœur. Ces nouvelles fraîches, apportées par sa servante, l’occupaient lorsqu’elle entendit les roulements de tam-tam des zifafa et les chants des convives qui accompagnaient le marié dans sa nouvelle demeure conjugale. Elle se leva péniblement de son lit, aidée par sa servante qui lui tenait la hanche, se dirigea vers la fenêtre voir le passage du défilé nuptial.