ENTRETIEN AVEC LE SPÉCIALISTE DU COMORIEN.

La langue comorienne

Said Soilihi
Dr Saïd Soilihi

Entretien avec SAÏD Soilihi, linguiste et spécialiste de la langue comorienne.

« La langue comorienne est un moyen très efficace pour former cette population active comme c’est le cas dans plusieurs pays où la langue maternelle participe au développement économique et social par la formation dans les petits métiers. »

LIREXPRESS : L’objectif de vos travaux de thèses de doctorat est la conception d’un outil linguistique permettant l’enseignement et l’apprentissage de la langue comorienne aux comoriens.

Saïd Soilihi :L’intitulé de mon sujet de thèse doctorale « la langue française dans l’archipel des Comores : Statut, Usages et Pratiques de la langue » avait 2 aspects fondamentaux : évaluer le niveau du français, première langue officielle aux Comores mais aussi tester si une séparation politique des îles peut entraîner des divergences culturelles entre elles.

LIREXPRESS : Comment est né l’idée de créer cet outil d’apprentissage de la langue ?

Saïd Soilihi :Au cours de mes entretiens aux Comores avec des personnes des différentes catégories sociales, j’ai vite compris que le français est une langue de promotion sociale pour une minorité des gens ayant été scolarisés mais aussi une langue d’exclusion totale pour ceux n’ayant pas eu la chance de s’instruire à l’école des Toubabs et qui constituent les forces vives de la nation, exclues de toutes décisions du pays. J’ai conclu que étudier le comorien peut renverser la tendance.

LIREXPRESS : En ce moment sur quoi travaillez-vous ?

Saïd Soilihi :J’ai plusieurs travaux en chantier et dont certains attendent des opportunités pour être édités : – Un manuel sur « la pratique de la conjugaison » en bilingue (comorien / français). Il s’agit d’une sélection d’un nombre important des verbes conjugués à presque tous les temps en français et en comorien. (Publication courant novembre 2006) – Un manuel scolaire de niveau collège « J’apprends le comorien, parler shingazidja » qui traite de la littérature, de la structure grammaticale, du lexique et de la conjugaison. Nous avons sélectionné des thèmes culturels, sociaux et d’histoires et avons constitué des petits textes dans lesquels nous avons extrait les mots de vocabulaire, un point de grammaire que nous avons expliqué. Nous avons aussi étudié le texte d’une façon littéraire de la même manière qu’en français. Nous avons également mis au point des exercices d’application après chaque leçon. – Un manuel scolaire de niveau primaire » enseignement du shingazidja au primaire ». – Un dictionnaire des verbes (comorien / français) « étude lexicale des verbes du shingazidja ». – Un document médical en bilingue « Communiquer en comorien avec des patients comoriens » qui traite 33 maladies fréquentes. Ce document est destiné aux médecins ayant des patients comoriens ne parlant pas français. – Des cours par correspondance de 30 chapitres ( CD et document) sous forme de module de 5 leçons. – Un recueil littéraire « Recherche et étude contextuelle des proverbes comoriens » de Ngazidja

LIREXPRESS : Est-ce que l’Etat comorien s’intéresse à vos travaux ?

Saïd Soilihi :Plusieurs personnalités importantes des gouvernements de l’île autonome de Ngazidja et de l’union ont pris connaissance de mes travaux et de l’enseignement que je dispense à Marseille. Seulement aucune réaction de leur part. Je me suis adressé à l’inspection académique de Marseille pour soumettre un projet sur l’enseignement du comorien dans les écoles à forte concentration d’enfants comoriens, et en réponse, « il faut que le gouvernement comorien fasse la demande une fois qu’il n’existe pas une convention dans ce sens entre les deux gouvernements. J’ai adressé le message au gouvernement de l’île autonome de Ngazidja du fait que je travaille sur le parlé de l’île mais encore une fois, aucune réaction de leur part.

LIREXPRESS : Que peut apporter la langue comorienne dans la vie quotidienne des gens et dans l’administration comorienne?

Saïd Soilihi :1. On ne peut pas parler de développement durable sans la participation effective des populations des couches inférieures analphabètes (artisans, ouvriers, pêcheurs et paysans) en marge des grandes décisions du pays. La langue comorienne est un moyen très efficace pour former cette population active comme c’est le cas dans plusieurs pays où la langue maternelle participe au développement économique et social par la formation dans les petits métiers. Une formation des formateurs par spécialité est une première étape nécessaire pour assurer cette formation. Il s’agit ici de recenser des cadres ayant fait des formations à l’étranger en mécanique, plomberie, bâtiment, électricité etc. et leur dispenser une formation en comorien et à leur tour, assurer la formation en comorien à la maison de l’artisanat. Après formation, ils seront en mesure de monter leur projet en comorien, faire leurs rapports et bilan. Il revient alors au gouvernement de leur accorder un statut en créant une chambre de métiers.

Je prends l’exemple des pêcheurs qui, depuis des années, se perdent en mer pour la seule raison qu’ils ne maîtrisent pas leur nouvel outil de travail ( la vedette). Le jour où on organisera une formation en comorien sur les embarcations motorisées, ils seront épargnés du danger permanent de la mer.

Le comorien peut être un moyen pour rehausser le niveau bas en français aux Comores. Un enfant francophone ne maîtrisant pas le fonctionnement de la phrase de sa langue maternelle a des difficultés de comprendre la structure de la phrase française. Je suis convaincu que si le comorien est introduit dans les programmes scolaires, le niveau en français serait rehaussé. C’est un des points que j’ai proposés dans ma thèse pour apporter une solution aux difficultés qu’ont les enfants en français.

Actuellement il est difficile de prôner toute utilisation de cette langue dans l’administration vu la place qu’occupe le français, première langue officielle aux Comores. Ce qu’il faut savoir c’est le fait que le comorien est déclaré langue nationale officielle sans aucun apport au développement du pays. Il faut alors lui donner la place qui est la sienne dans cette société à tradition orale.

LIREXPRESS : Quelles sont les applications d’un tel outil linguistique dans la vie quotidienne que les gens ne soupçonnent pas?

Saïd Soilihi :Le comorien est une langue scientifique comme les autres. Il s’enseigne sans difficultés. Elle a sa structure grammaticale, son vocabulaire et sa conjugaison. Elle peut alors apporter énormément aux Comoriens. Lire et écrire leur langue. Jusqu’alors le français a la main mise dans toutes les activités du pays. Personne n’a jamais pensé que notre langue peut devenir un outil de développement. Il peut l’être si les autorités donnent les moyens aux chercheurs dans le domaine pour prouver son utilité. Le comorien peut être un moyen efficace d’alphabétisation facile une fois que les milliers des Comoriens ayant suivi une alphabétisation en français n’ont pas résolu leurs difficultés quotidiennes.

LIREXPRESS : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez?

Saïd Soilihi :Financiers pour organiser des déplacements aux Comores pour mener des enquêtes auprès des personnes de différentes régions de la grande Comore, pour obtenir les subtilités linguistiques de chaque région, le mangue d’une bibliographie importante sur le comorien. Le gros du travail est à la base d’une étude analytique des corpus oraux que j’ai transcris après enregistrement.

LIREXPRESS: Et d’un point de vue plus global, la langue comorienne dans l’enseignement général est-elle compatible avec l’évolution de notre société?

Saïd Soilihi :Tout dépend de quelle évolution. Si évolution existe, la majorité de la population ne la sent pas. Car les 31 années d’indépendance dans la misère, la balkanisation de l’archipel, le désespoir laissent une mauvaise image quant à l’évolution de notre société. En tout cas, toute langue est compatible à l’évolution d’une société si elle est normée et prise en considération par les autorités du pays. Personnellement, je considère que le comorien à l’école favorisera certes l’épanouissement intellectuel des enfants, longtemps soumis à une littérature orale qu’ils ne maîtrisent pas et qui ne leur apporte pas la connaissance universelle.

Le manque d’un programme d’enseignement du comorien dans les écoles comoriennes constitue un handicap aux petits de comprendre leur environnement culturel immédiat. Cet handicap se sent immédiatement chez les enfants qui viennent en France. Ils rejettent les origines et veulent s’assimiler. Ils se francisent pour la seule raison qu’ils ont vécu dans une société dans laquelle rien n’est acquis scientifiquement mais vécu.

Au contraire l’introduction du comorien dans les écoles favorisera cette évolution. L’enfant peut apprendre sa langue, sa littérature, sa culture, son histoire, sa géographie et le fonctionnement de sa société. Les proverbes comoriens constitueront des bons sujets de dissertation pour amener les jeunes à maîtriser leur littérature orale et développer se capacités intellectuelles. « Utsaha sha mvuvuni unyama » Que renferme ce proverbe ? Littéralement, « celui qui veut prendre quelque chose sous le lit doit se pencher ». Trama tsilo bowendza manyo. Je vous laisse réfléchir et trouver le rapport du proverbe avec la vie quotidienne.

LIREXPRESS : Dans un avenir lointain, quelles seront les possibilités ouvertes par vos travaux linguistiques?

Saïd Soilihi :D’abord apporter à mon pays un outil linguistique de développement au service de tous, écrire la constitution, l’histoire, la géographie et autres en comorien ; Editer les œuvres que j’aurais écrits et j’en passe

Propos recueillis par LIREXPRESS.