UN ENTRETIEN AVEC AMBASS RIDJALI

Monsieur Ambass Ridjali, merci d’avoir accepté cette interview avec Lirexpress. Pour commencer, pourriez-vous parler un peu, pour nos visiteurs de votre vie personnelle et de votre itinéraire ?

Je suis né à Tsingoni (Mayotte) il y a maintenant 35 ans et je dirige la bibliothèque municipale de Tsingoni (BMT) depuis 2004. Je suis encore célibataire jusqu’en juillet 2008 car je vais enfin me marier avec la femme que j’aime. C’est très tôt que j’ai eu le plaisir d’écrire. Déjà au collège j’aimais les rédactions et au lycée, j’inventais des textes courts et des poèmes que je faisais lire à mes camarades de classe. D’ailleurs je me rappelle, ils me demandaient à chaque fois si j’avais écrit un autre poème ou un autre texte. On me demandait alors si je voulais être écrivain. Ma réponse était non. J’aimais aussi beaucoup dessiner et je me souviens que mon banga (garçonnière) était très décoré de mes dessins. Alors on me demandait si je voulais être dessinateur. Je répondais non. Néanmoins, il se trouve que lorsque j’ai écrit mon premier roman « Sur le chemin de l’école », c’est moi-même qui l’ai illustré. Simple coïncidence.

De quoi parle votre théâtre en général et votre dernier livre ( Scandales dans la famille X ) en particulier ?

Les histoires que je raconte dans mes pièces de théâtre parlent de la réalité mahoraise. Il se trouve que ce sont des choses qui se passent dans d’autres pays et donc ça devient des histoires universelles. Dans la pièce « Les coulisses d’un mariage incertain », je mets en valeur le thème du dialogue entre les génération. A travers le mariage, j’ai voulu montrer qu’il y a un manque de dialogue en les parents et leurs enfants. A Mayotte, la tradition est encore bien présente et la logique veut que ce soit les parents qui décident ou qui aient le dernier mot sur la plupart des cas. Alors dans cette histoire, j’ai voulu démonter que l’échange d’opinions et de points de vue est possible. Lorsque chacun prend le temps d’écouter et de comprendre l’autre, les problèmes peuvent se régler sans heurts. Dans « Scandales dans la famille X », mon objectif était de dénoncer une pratique qui est abominable, c’est-à-dire le viol. Et surtout, j’ai voulu donner la parole aux victimes pour s’exprimer afin de sortir leurs souffrances. C’est vrai que lorsqu’un viol s’est produit, on condamne le coupable, on le sanctionne, c’est bien. Mais très rarement ou jamais, on entend la victime. Alors dans la pièce, j’ai donné la parole à la victime et je lui ai laissé la possibilité d’avoir le dernier mot.

Le théâtre est un art populaire à Mayotte avec des grands noms tels Nassur Attoumani et d’autres. Pourquoi le théâtre devient-il si important à Mayotte ?

Ce n’est pas que le théâtre devient important à Mayotte. Il l’a toujours été. Moi j’ai commencé à faire du théâtre à l’âge de dix ans, c’était en 1983 et à l’époque les « salles » étaient bien pleines. Peut-être que c’était les rares occasions où on proposait un divertissement aux gens. Toujours est il, à Mayotte le théâtre a été depuis très longtemps un lieu de divertissement, d’amusement. C’est vrai qu’à l’époque on ne cherchait pas vraiment à faire passer un message ou à dénoncer, mais on devait faire rire le public. D’ailleurs aujourd’hui à Mayotte quand tu demandes à quelqu’un s’il veut faire du théâtre, il te répond qu’il ne sait pas faire rire. Ou alors si une personne veut jouer, elle te dit qu’elle sait faire rire.

Les gens ne lisent pas beaucoup à Mayotte tout comme dans les autres îles comoriennes, pourquoi ce désintérêt de la lecture ?

Je ne pense pas qu’il ait un désintérêt de la lecture. Je dirais plutôt qu’il n’y a pas eu d’apprentissage à la lecture. Vous savez, on le répétera jamais assez, nous avons une culture de tradition orale. La paperasse n’est pas notre passe-temps favori. A Mayotte ou dans les autres îles comme vous dîtes, nous n’avons la culture du livre. Les bibliothèques n’existent que depuis les années 1996-97 à Mayotte. C’est vrai que dans les collèges et lycées il y a les CDI. Mais le CDI est assimilé à l’école. Et vous savez très bien qu’en général les enfants ou les jeunes n’aiment pas l’école. Et donc en général ils n’aiment pas aller au CDI. D’ailleurs il est fermé pendant les vacances. Donc je répète qu’il n’y a pas un désintérêt de la lecture mais un manque d’apprentissage. Aujourd’hui il existe une bibliothèque municipale dans presque toutes les communes de Mayotte. De plus en plus d’enfants et de jeunes les fréquentent. Beaucoup d’animations et de promotion en faveur de la lecture sont proposées chaque mois et tout au long de l’année. Eh bien je peux vous assurer que dans les dix ou quinze années qui viennent, on verra des lecteurs assidus à Mayotte. Je ne peux pas vous dire si ce sera le cas dans les autres îles.

Quelle politique doit-on mener à Mayotte pour inciter les gens à la lecture ?

Je crois que j’ai répondu une bonne partie de la question juste avant. Mais je peux rajouter que pour inciter les gens à la lecture, il faut un soutien quotidien aux professionnels du livre, c’est-à-dire aux bibliothèques. Je suis bien placé pour le dire, je suis moi-même responsable d’une bibliothèque municipale. Il faut que les élus se rendent compte et écoutent leurs agents lorsqu’ils demandent des financements pour des projets ou des actions pour la promotion de la lecture. Vous savez, livre n’est pas une chose facile. Il faut vraiment le vouloir. Et lorsque tu es un enfant ou lorsque tu n’as pas eu la pratique de la lecture loisirs, il faut quelque chose pour t’encourager. Cela peut être un concours, une rencontre avec un écrivain, etc. Il faut aussi répondre aux différentes sollicitations des lecteurs à savoir : la diversité du fonds, les espaces de lecture, la localisation des bâtiments, etc. Il faut aider aussi les écoles à avoir des BCD (Bibliothèque et Centre de Documentation).

Avec votre troupe théâtrale vous sillonnez les îles de l’océan indien telles Madagascar, la Réunion. Avez-vous songé un jour vous rendre à Ngazidja, Mohéli ou Anjouan, avec votre troupe théâtrale?

Pour le moment, nous n’avons fait que Madagascar. Et je remercie au passage la Délégation des Alliances française ainsi que les cinq villes malgaches qui nous ont accueillis. La Comidrame serait bien entendu très honorée de faire un déplacement dans les autres îles des Comores et même dans les pays d’Afrique ou ailleurs. Ma dernière question vous a été souvent posée :

quelle est la place du théâtre à Mayotte ?

Le théâtre a une place très importante à Mayotte car il se permet de dire tout haut ce que beaucoup de gens pensent. Il donne à la société parfois ancrée dans une certaine tradition la possibilité de rire et de sortir de son monde lugubre. Il permet aussi de dire des choses qui fâchent et tant pis pour les coincés.

Propos recueillis par Lirexpress