UN ENTRETIEN AVEC UN ANTHROPOLOGUE.

Entretien avec Dr Ibrahim Barwane, anthropologue, auteur dramatique et comédien. Ibrahim Barwane réinvente le théâtre politique : « J’ai choisi l’autodérision comme moyen d’expression car elle permet d’aborder des sérieux problèmes sous forme de fou rire et de la moquerie ».

Ibrahim BARWANE, un auteur qui dérange. Né à Moroni en 1971, Ibrahim s’est illustré dès l’âge de 14 ans dans le théâtre comorien Il possède une licence d’histoire et une Maîtrise en Anthropologie sur les « institutions coutumières en Grande Comore » (Université de Paris 8) et a préparé un D.E.A. sur « le pouvoir de la notabilité et son impact sur le développement communautaire en Grande Comores ».

LIREXPRESS : Comment vous est venue l’idée de «Pauvres Comores» ?

I. Barwane : L’idée d’écrire « Pauvres Comores ! » existait dans ma démarche depuis mon jeune âge, j’ai toujours été révolté et choqué par la corruption institutionnalisée, le vol légitimé, et d’une manière générale, les paradoxes de la société. Déjà, en 1997, j’ai posé le premier jalon de « Pauvres Comores » en mettant sur scène, en version comorienne, « Mwana Ngolilo hurende dje ? »(Enfant, pourquoi pleures-tu ?). C’est un vrai pamphlet qui montre plusieurs aspects du sous développement comorien, notamment le paraître qui tue l’être, l’inconscience populaire et l’état d’esprit complice et complaisant du pseudo élite comorienne.

LIREXPRESS : Quelle est l’histoire du spectacle Pauvres Comores ? C’est une pièce dont le projet était clair au départ ou qui s’est constituée progressivement ?

I. Barwane : L’histoire de « Pauvres Comores ! » est une synthèse de la situation politique, économique et socioculturelle des Comores depuis la création de cet archipel à nos jours. Je parle, sans complaisance, de l’histoire des Comores, mais sous un angle tragi-comique (j’en parle comme Felag , l’humoriste algérien). « Pauvres Comores » est avant tout une mise au point du psychodrame comorien, c’est-à-dire les torts et les travers d’une société en décadence (« la comorosité »). Le projet de « Pauvres Comores » était clair au départ, car j’ai vécu des événements douloureux aux Comores, notamment la période des mercenaires, les coups d’états perpétuels et la privation des droits fondamentaux de l’Homme. Quand je suis arrivé à Paris, j’ai la chance de faire la connaissance des comédiens, des chercheurs et d’autres personnes d’horizons différents qui m’ont donné envie d’écrire et de jouer. Grâce à leur sens critique, à leur dévouement et à leur générosité, j’ai pu me mettre à écrire progressivement « Pauvres Comores !» et à la jouer.

LIREXPRESS : Pensez-vous changer Les Comores par le théâtre ?

I. Barwane :Bien sûr, le théâtre est un moyen colossal pour la transformation de toute société, car, il permet de s’attaquer, sous l’angle tragi-comique, aux maux dont souffrent des pays pauvres comme les Comores. Je pense à la critique du théâtre de Molière sur l’absolutisme royal en France. Je dirai même que le théâtre est moyen pédagogique de soulever quelques problèmes qui rongent nos sociétés.

LIREXPRESS : Vous avez joué dans de nombreuses pièces de théâtre dont Parcours. Vous avez écrit et joué Pauvres Comores. Quelle place prend l’écriture dans votre activité ?

I .Barwane : L’écriture occupe une place centrale dans toutes mes activités culturelles et artistiques, car je suis issu d’une société à tradition orale. J’estime qu’il est grand temps que des sociétés comme la mienne puissent entrer dans la tradition écrite. Celle-ci permettra aux générations futures d’appréhender, avec lucidité, l’histoire de leurs pays

LIREXPRESS : Pourquoi avoir choisi la dérision ?

I. Barwane : J’ai choisi l’autodérision comme moyen d’expression car elle permet d’aborder des sérieux problèmes sous forme de fou rire et de la moquerie. Et Léautaud résume bien ma pensée: « Il y a le vrai théâtre, l’étude des mœurs, la peinture des caractères, la satire des tares et des travers humains, ce grand théâtre comique ».

LIREXPRESS : Vous avez inventé les mots « comorianité » et « comorosité », pouvez-vous nous en dire plus ?

I. Barwane : La « comorianité »et la « comorosité » m’inspirent beaucoup de choses vu que je fais des études de doctorat d’anthropologie à l’Université de Paris VIII. Elles portent sur les « rapports qui existent entre les religieux, les politiques et les notables à la Grande Comore ». Donc, j’ai des petites idées sur la comorianité. La « comorianité » est par excellence la façon de vivre et de raisonner des Comoriens. C’est une notion complexe et vaste qui implique à la fois les paradoxes et la confusion entre tradition, religion et politique. Pour la « comorosité », c’est un mot que j’avais prononcé lors de mon one man show ( Parcours) à l’Alliance Franco-comorienne , en 2002. Depuis, ce mot est devenu un concept qui définit le mal comorien, notamment la société de façade (j’entends par-là l’hypocrisie de certains religieux, notables et autorités politiques), les dépenses ostentatoires lors des grands mariages (c’est le point sur lequel le paraître apparaît beaucoup plus que l’être), les cadres en bois(gens instruits qui obéissent aveuglement aux lois scélérates des gouvernements corrompus) et l’élite intellectuelle (elle accepte l’inacceptable, et devient complaisant et complice des maux dont souffre la population comorienne ). Le paroxysme de la « comorosité » est le « comorosinistrose », c’est-à-dire un système fondé sur un esprit fataliste qui légitime le mal. Parfois, on dit que « le changement est une utopie, on laisse les choses telles qu’elles sont, car c’est Dieu qui a décidé pour nous ». La personne qui veut aller à l’encontre de ce système est considéré comme un « mwedzashonga »(personne maudite), et elle est marginalisée.

Acteurs: Sabah Boubaa( Madame la France ), Barwane Ibrahim ( Mr Comores ) et Stan Styebo ( Dr la France )

Propos recueillis par LIREXPRESS.