ENTRETIEN AVEC UN TECHNOCRATE ENGAGÉ

Un entretien avec l’auteur Toihir DAOUD à l’occasion de la sortie de son livre « Comores: Tournante et Tourmente », prévue aux Éditions Kalamu des îles, en février 2019.

LirExpress : Bonjour Monsieur Toihir Daoud, Mdama pour les intimes. Pour nos lecteurs, racontez-nous l’origine du projet « Les Comores, Tournante et tourmente ».

Toihir Daoud: Avant de vous parler du projet, permettez moi d’avoir une pensée à deux personnalités politiques Comoriens et originaires de l’île d’Anjouan qui m’ont donné confiance sans me connaître, et qui ont fait qu’aujourd’hui je fais ce témoignage. Il s’agit du Président Colonel Mohamed Bacar de l’île autonome d’Anjouan et du Président Oustadh Ahmed Abdallah Sambi de l’Union des Comores. Le Premier se trouve en exil, loin de son pays et de sa famille et le second est privé de ses libertés.

Pour ce qui est du projet de ce livre, j’ai pris le risque de partir travailler dans un pays qui est le mien, mais je ne connaissais pas ce pays. Animé d’une volonté de contribuer au développement des Comores, j’ai appris à le connaître. On m’a confié des responsabilités. J’ai agi loyalement, j’observais ce qui se faisait ailleurs dans les autres pays qui nous ressemblent, les meilleurs pratiques et j’essayais de les expérimenter chez moi. Je restais professionnel et je ne m’intéressais pas à la chose politique. J’ai pu m’imposer et avoir cette chance d’avoir des supérieurs hiérarchiques qui ne me demandaient pas de faire de la politique. Après quatorze années au pays dont douze années aux postes de responsabilité dans l’administration, me trouvant à l’extérieur , je me suis mis sur une fenêtre en train d’observer le passé, le parcours, analysant le contexte dans lequel j’agissais , les relations avec les politiques et les autres collègues de l’administration et du secteur privé. Ici, je ne fais que raconter tout ce voyage.

LirExpress : De quoi s’agit-il exactement?

T. D: J’aborde la problématique du développement de mon pays à travers les relations politiques /technostructure. J’analyse les pratiques politiques, administratives et sociales. J’agis en me demandant comment faire pour que les belles opportunités que présente cet archipel soient suffisamment exploitées pour qu’enfin les habitants de ces îles profitent de cette beauté offerte par la nature. J’ai beaucoup d’interrogations.

LirExpress : Parlez-nous de vous, de votre parcours professionnel et vos rapports avec la politique ?
T. D :Mon parcours a démarré lorsque je faisais mon stage de DESS de Communication au Conseil Régional de la Réunion. Là-bas, j’étais au niveau du service Communication de l’institution. J’ai appris qu’une association Française recrutait des jeunes de la Réunion pour les envoyer dans les pays de la zone Océan indien. J’ai postulé et suis retenu. Au moment du départ, le Président du Conseil Régional Paul Vergès m’a dit « vous voulez partir aux Comores pour travailler, cela va être très difficile, mais je vous fais confiance ». Je suis parti dans un programme où nous devrions accompagner des associations communautaires à monter leurs projets de développement. Après un contrat d’un an, je devrai retourner à la Réunion. J’ai décidé de rester au pays. C’est là où j’ai rencontré le Président Bacar qui a manifesté une volonté d’avoir des cadres compétents pour accompagner le développement de l’île. Je lui fais une proposition d’accompagner les Maires à s’organiser en association et ainsi mettre en place l’intercommunalité. Il y avait beaucoup de communes avec des moyens très limités Le Président Bacar me fait la proposition de travailler dans son cabinet. J’ai posé un certain nombre de conditions dont le fait que je ne veux pas m’engager à faire de la politique. Pendant deux ans et six mois, mes relations

avec le Président Bacar étaient professionnelles. Il a respecté mon choix. j’y participais à tous ses déplacements dans les deux autres îles et toutes les rencontres avec les exécutifs des îles et de l’Union. Je travaillais notamment pour la rédaction des documents. Lorsque le tour d’Anjouan est venu pour prendre le relais de la présidence de l’Union, Monsieur Ahmed Abdallah Mohamed Sambi est élu. Le Président Bacar m’a encore propulsé devant car il m’a donné une mission de coordonner l’organisation des festivités de la fête du 6 juillet (fête de l’indépendance, fête qui n’a pas été organisée dans l’île depuis 10).

Moins d’un an après l’élection du Président Sambi, les relations entre l’Union et l’île d’Anjouan se détériorent, j’ai compris que c’est l’île d’Anjouan qui allait perdre, que le Colonel Mohamed Bacar ne pourra pas faire face à l’autorité de l’Union, j’ai proposé ma démission au Président Bacar qui l’a refusée. J’ai quitté l’île et me suis rendu à la capitale fédérale où des amis avec lesquels j’ai travaillé dans le cadre des relations des exécutifs des îles m’ont proposé d’intégrer leur cabinet ministériel. Je suis nommé Secrétaire Général du ministère des investissements (le Ministre était auparavant le directeur de cabinet de l’exécutif de l’île de Mohéli). Je suis resté dans la technique. J’ai proposé les textes de mise en place de l’Anpi. Le Ministre des Finances (qui était auparavant le Conseiller Économique de l’exécutif de Ngazidja) m’a proposé d’intégrer son cabinet. Le Président Sambi a pris la décision de me nommer Directeur de l’Anpi. J’ai travaillé à l’Anpi pendant huit ans, mes relations avec les différents Ministres n’ont été que professionnelles. Je n’ai jamais participé à aucune réunion politique. Aucun de mes supérieurs ne m’a obligé de recruter des amis ou partisans politiques. J’ai travaillé avec deux régimes et je ne me suis jamais affiché dans une politique partisane.

LirExpress : Peut-on parler ici d’essai ?
T. D : Si ce témoignage permet à la réflexion et contribue au débat, oui, on peut parler d’essai.

LirExpress : Que vous apporte l’écriture ou pourquoi avoir choisi l’écriture ?
T. D : L’écriture me permet de témoigner, partager et espère contribuer au débat sur l’avenir de mon pays.

LirExpress : Quelle est et quelle devrait être la place de l’intellectuel comorien dans la société comorienne ?
T. D : L’intellectuel a une place de transmission, d’orientation, d’accompagnement du reste de la population pour faire un choix meilleur quant à l’avenir et le développement du pays. Il a un devoir de vérité, de servir, de montrer que notre pays n’est pas le centre du monde. Nous avons fait les mêmes écoles que les frères et voisins de Maurice, de Rwanda, de Sénégal et d’Éthiopie. Il faudrait que l’intellectuel comorien se demande comment font les autres pour réussir ? Et comment nous faisons pour rester dans le sous-développement ? Il faudrait que nous arrivions à servir des exemples afin de montrer aux autres (qui n’ont pas pu avoir la chance de voyager, de voir les autres pays) quelle est la voie de la réussite. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Nos parents et grands parents qui ont pris l’indépendance de notre pays n’avaient pas les diplômes que nous avons aujourd’hui. Ils avaient un pays à défendre. Ils étaient fiers de leur pays. Aujourd’hui, certains parmi nous ne sont que des opportunistes, prêts à tous pour l’argent et pour le pouvoir. Au début de mon projet d’écriture, j’étais critique vis à vis des politiques, mais au fur de l’avancement du projet, je me rends compte que certains cadres contribuent à l’effondrement de notre pays. Je refuse la malhonnêteté intellectuelle. Ça me révolte

LirExpress : Comment imaginez-vous la réaction des politique ou des responsables politique face à votre livre ?
T. D : J’espère qu’ils vont lire attentivement mon témoignage. Qu’ils tireront des leçons. Je suis ouvert à leurs observations et critiques. Pour ceux qui ne seront pas contents, je les renvoie à leur conscience.

LirExpress : Votre prochain livre sera-t-il dans la même veine, à la fois engagé et politique ?
T. D : C’est à voir, il faut déjà gérer celui-ci, prendre le temps nécessaire de recueillir les observations.

LirExpress : Allez-vous vous lancer en politique, si oui, pourquoi ?
T. D : En politique si cela participe à contribuer au débat. Si c’est pour le pouvoir, cela ne m’intéresse pas.

LirExpress : En général, quelles sont vos sources d’inspiration ?
T. D : Être aux Comores, regarder le ciel, la mer, les montagnes. Être proche de mes siens. Admirer la patience, la gentillesse et la timidité des Comoriens. Manger du poisson et des bons fruits.

Propos recueillis par LirExpress, le blog de Kalamu des îles