L’ÉNONCIATION DANS EN ATTENDANT LE VOTE DES BÊTES SAUVAGES D’AHMADOU KOUROUMA

Au croisement des genres, un essai de Nadjloudine ABDELFATAH

Ce présent travail porte sur le troisième roman d’Ahmadou Kourouma, En attendant le vote des bêtes sauvages, paru aux éditions du Seuil en septembre 1998. Il s’agit d’un travail qui se fixe comme objectif principal d’analyser l’organisation énonciative de ce roman, non seulement pour étudier les circonstances dans lesquelles l’énoncé contenu par ce roman a été produit et/ou le jeu des actants ayant assumé les différentes étapes du processus production-émission-réception dudit énoncé, mais aussi et surtout pour essayer de déterminer le rôle éventuellement joué par la structure énonciative dans la littérarité de l’ouvrage, dans ce qui fait de ce dernier un texte littéraire. Plus précisément, il est question – convaincu qu’on est du fait qu’aucun choix n’est fortuit dans la structuration d’un texte littéraire – de chercher à comprendre les raisons qui ont poussé l’auteur à choisir un tel type d’énonciation au lieu d’un autre pour l’écriture d’un texte dont la forme globale le rapproche beaucoup de l’oralité.

Le système énonciatif d’un ouvrage littéraire est l’un de ses éléments définitoires aussi bien pour son genre (roman, théâtre, poésie, etc.) que pour son type à l’intérieur de chaque genre (historique, épistolaire, etc. pour le roman, en guise d’exemple). C’est dire que l’esthétique littéraire définie et présente à travers les siècles voudrait prescrire une règle de conformité entre système d’énonciation et genre littéraire. Ce constat sur la conformité entre type d’énonciation et genre ne se limite pas au seul domaine de la littérature ; il s’avère aussi valable pour toutes les situations de communication[1]. Bien évidemment, comme toute règle possible, celle-ci n’a pas échappé à une violation à un moment ou à un autre de son histoire. Elle ne cesse de subir de très grandes transgressions à partir du XXe siècle sous la plume de – pour ne citer que de grandes références en la matière – Nathalie Sarraute et Samuel Beckett. La place de l’analyse de l’énonciation est devenue alors plus prépondérante, plus que jamais indispensable dans l’étude stylistique de l’œuvre littéraire. L’une des questions fondamentales qu’il est légitime de se poser est de savoir si cette nouvelle conception de l’énonciation (dans le texte littéraire) redéfinit ou non les frontières entre les genres littéraires ou si ces derniers – du moins la notion – continuent à exister.

Le troisième roman d’Ahmadou Kourouma apparaît sur la liste de ces textes qui, par leur structure énonciative, tendent à faire revoir, à faire redéfinir bien des vérités de la théorie littéraire et esthétique. Sa lecture conduit à s’interroger ainsi :

  • Par quoi se caractérise l’énonciation d’En attendant le vote des bêtes sauvages?
  • En quoi l’organisation énonciative de cet ouvrage est-elle porteuse d’innovations ? En quoi est-elle particulière ?
  • Quel(s) impact(s) cette particularité peut-elle avoir sur la littérarité de ce roman ?

Pour essayer de fournir des éléments de réponse à ces questions, nous adopterons une démarche qui puise aussi bien dans la linguistique énonciative que dans la linguistique structurale. Nous tâcherons d’analyser les mécanismes mis en œuvre pour la production de l’énoncé que contient le roman sur lequel nous travaillons tout en nous intéressant aux diverses dimensions du texte, notamment celles qui lui confèrent et garantissent aussi bien sa littérarité que sa singularité.


[1]Dans les parties suivantes, nous aurons à y revenir avec plus d’éclaircissements.